Tragédie
Aussi appelé drame tragique
Un récit grave où le personnage principal court à sa perte, souvent jusqu’à la mort, par ses propres choix ou ses défauts. D’Œdipe et Phèdre au Parrain, 2e partie, elle veut susciter la pitié et la crainte.
En pratique
Une tragédie est un récit grave qui se termine en désastre pour son personnage principal, le plus souvent à cause d’un choix ou d’un défaut qui lui appartient. Le héros n’est pas simplement malchanceux. Œdipe s’obstine à chercher la vérité, Macbeth écoute les sorcières, Michael Corleone décide de protéger sa famille par tous les moyens. Le public les regarde avancer, pas à pas, vers une chute qu’ils auraient pu éviter, et c’est cette inéluctabilité qui fait la puissance de la forme.
La tragédie est née dans l’Athènes antique et a traversé Shakespeare et Racine jusqu’au théâtre moderne et au cinéma. Arthur Miller soutenait en 1949 qu’un simple représentant de commerce pouvait être aussi tragique qu’un roi, et l’écran l’a pris au mot : Le Parrain, 2e partie, Requiem for a Dream, Le Secret de Brokeback Mountain et Breaking Bad suivent des êtres que leurs propres choix détruisent, eux ou ceux qu’ils aiment.
Les erreurs les plus courantes sont de confondre tragédie et tristesse, au point d’appeler tragique une histoire pleine de malchance où le héros n’a rien provoqué, et de rendre le protagoniste si mauvais que le public éprouve du soulagement plutôt que de la pitié devant sa chute. Un héros tragique doit être quelqu’un que l’on comprend et que l’on admire en partie, pour que sa ruine soit ressentie comme une perte.
Le tournant vers la chute
INT. SALLE DES SCELLÉS - NUIT
Bourdonnement des néons. L’INSPECTRICE RUTH HALE (50 ans) se tient devant une caisse ouverte portant un numéro de dossier. Dedans, un sac de billets. Son téléphone vibre : SERVICE FACTURATION HÔPITAL.
Elle refuse l’appel. Regarde la caméra dans le coin. Son voyant rouge est éteint.
Ruth prend une liasse de billets. Puis, après un long moment, une deuxième.
Elle referme la caisse, signe le registre d’une main sûre et éteint la lumière.
C’est le choix tragique, le moment dont découlera tout le reste de l’histoire. Ruth n’est pas une méchante : la facture de l’hôpital dit au public pourquoi, et son hésitation devant la deuxième liasse montre qu’elle sait exactement ce qu’elle fait. La signature calme est ce qui glace. À partir d’ici, le public la regardera tenter de maîtriser les conséquences et sentira, bien avant elle, qu’elle n’y arrivera pas.
Ce qu’est une tragédie
Une tragédie est une pièce ou un récit dans lequel le personnage principal connaît une chute, souvent jusqu’à la mort, à cause de ses propres choix, d’un défaut de caractère ou d’un conflit avec des forces qui le dépassent. La tragédie traite son sujet avec gravité et invite le public à éprouver de la pitié et de la crainte pour le héros.
Aristote a donné la définition la plus influente dans sa Poétique : la tragédie imite une action grave et complète, dans une langue élevée, par des personnages qui agissent et non par un récit, et, suscitant pitié et crainte, opère la purgation de ces émotions. Pour lui, les meilleures tragédies reposent sur un héros ni parfait ni mauvais, dont la chute vient d’une erreur (hamartia).
Aristote a aussi nommé deux tournants : la péripétie, quand la fortune du héros se renverse, et la reconnaissance (anagnôrisis), quand le héros comprend la vérité. Dans Œdipe roi, les deux arrivent ensemble. Dans la langue courante, « tragédie » désigne tout événement terrible, mais en littérature le mot nomme une forme qui a précisément cette figure.
La tragédie grecque, Shakespeare et la tragédie classique
La tragédie grecque était jouée lors des fêtes de Dionysos à Athènes au Ve siècle av. J.-C. Eschyle, Sophocle et Euripide sont les trois tragiques dont les pièces nous sont parvenues. Ils puisaient dans les mythes, faisaient commenter l’action par un chœur et gardaient la violence hors de la scène. Œdipe roi et Antigone de Sophocle, ou Médée d’Euripide, sont encore jouées aujourd’hui.
Les tragédies de Shakespeare (parmi elles Hamlet, Othello, Le Roi Lear, Macbeth et Roméo et Juliette) ont brisé les règles grecques. Elles mêlent le comique à la noirceur, montrent des meurtres sur scène et suivent leurs héros à travers bien des lieux et des années. Leurs héros sont perdus par leur caractère autant que par le destin : l’hésitation d’Hamlet, la jalousie d’Othello, l’orgueil de Lear, l’ambition de Macbeth.
La tragédie classique française a pris le chemin inverse. Corneille et surtout Racine, avec Andromaque et Phèdre, ont observé la règle des trois unités et la bienséance, concentrant la catastrophe en une journée et une passion. Plus tard sont venus le drame bourgeois, qui a porté la forme dans les foyers ordinaires, et la tragi-comédie, qui mêle les tons ou mène une histoire au bord du désastre avant de la tourner vers une fin heureuse.
La tragédie dans le théâtre moderne et au cinéma
Dans son essai de 1949, « Tragedy and the Common Man », Arthur Miller soutenait que la tragédie n’a pas besoin de rois. Mort d’un commis voyageur, sa pièce de la même année, suit Willy Loman, un représentant usé que sa foi dans la réussite détruit. La tragédie moderne parle plus souvent de gens ordinaires, et leur défaut est souvent une croyance ou un rêve plutôt que l’orgueil.
Le cinéma a produit de nombreuses tragédies. Citizen Kane retrace un homme qui gagne tout et perd ce qui comptait. Le Parrain, 2e partie montre Michael Corleone sauvant le pouvoir de sa famille et détruisant la famille elle-même. Le Secret de Brokeback Mountain et Requiem for a Dream suivent des personnages défaits par la peur et l’addiction. La télévision a ajouté des tragédies au long cours comme Breaking Bad, qui consacre cinq saisons à la chute d’un professeur.
La tragédie à l’écran adoucit souvent la forme classique par un survivant qui porte le sens de l’histoire, comme Horatio à qui l’on demande de raconter l’histoire d’Hamlet. Le public repart avec la perte et avec la compréhension de ce qui l’a causée, et c’est la raison d’être de la forme : non seulement attrister, mais faire voir.
Tragédie, comédie et mélodrame
Depuis les Grecs, la tragédie et la comédie forment un couple d’opposés. Une tragédie va de l’ordre au désastre et finit le plus souvent par la mort ; une comédie va de la confusion à l’harmonie et finit le plus souvent par un mariage, des retrouvailles ou une fête. La même intrigue peut aller dans les deux sens : Roméo et Juliette et Le Songe d’une nuit d’été commencent tous deux par des amants à qui l’on interdit de se marier.
Le mélodrame est souvent confondu avec la tragédie. Le mélodrame a des héros et des méchants clairement bons et mauvais, et ses désastres viennent de l’extérieur, du méchant ou du sort. Le désastre de la tragédie vient de l’intérieur du héros. Si le public peut tout reprocher à un seul personnage malfaisant, l’histoire est probablement un mélodrame.
Une histoire triste n’est pas forcément une tragédie non plus. Un film sur une famille frappée par une maladie peut émouvoir sans être tragique au sens littéraire, parce qu’aucun choix n’a provoqué le désastre. La tragédie a besoin de l’agir du héros : le sentiment que tout aurait pu tourner autrement s’il avait été autre.
Comment écrire une tragédie
Commencez par un héros que le public peut admirer. Donnez-lui une vraie force (loyauté, ambition, amour, sens de la justice) et faites du défaut qui le détruit l’ombre de cette force. L’ambition de Macbeth et l’amour passionné d’Othello les grandissent avant de les faire tomber.
Faites de la chute une suite de choix. Chaque pas doit sembler raisonnable au héros sur le moment, et chacun doit fermer un chemin de retour. Le public doit voir venir la fin avant le héros, ce qui crée l’ironie dramatique et l’appréhension dont vit la tragédie.
Donnez au héros un moment de reconnaissance. Les tragédies les plus fortes laissent le héros comprendre, trop tard, ce qu’il a fait : Lear avec Cordélia dans les bras, Michael Corleone seul au bord du lac. Cette compréhension transforme un désastre en tragédie, parce qu’elle montre au public la personne derrière les erreurs.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une tragédie en littérature ?
En littérature, une tragédie est un récit ou une pièce grave dans lequel le personnage principal connaît une chute, souvent jusqu’à la mort, à cause de ses propres choix ou de ses défauts. Elle vise à susciter chez le public la pitié et la crainte pour le héros.
Quels sont les éléments d’une tragédie ?
Les éléments classiques sont un héros tragique d’un certain rang, une erreur ou une faute (hamartia), un renversement de fortune (péripétie), un moment de reconnaissance (anagnôrisis) et la catharsis, la libération émotionnelle que ressent le public à la fin.
Qu’est-ce que la tragédie grecque ?
La tragédie grecque est le théâtre joué lors des fêtes de Dionysos dans l’Athènes antique, surtout au Ve siècle av. J.-C. Ses auteurs conservés sont Eschyle, Sophocle et Euripide, et ses pièces les plus connues sont notamment Œdipe roi, Antigone et Médée.
Quelles sont les tragédies de Shakespeare ?
Les tragédies de Shakespeare comprennent Hamlet, Othello, Le Roi Lear, Macbeth, Roméo et Juliette, Jules César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, Titus Andronicus et Timon d’Athènes. Hamlet, Othello, Le Roi Lear et Macbeth sont souvent appelées ses quatre grandes tragédies.
Quelle est la différence entre la tragédie et la comédie ?
Une tragédie va de l’ordre au désastre et finit généralement par la mort ou la ruine, tandis qu’une comédie va de la confusion à l’harmonie et finit généralement bien, souvent par un mariage ou des retrouvailles. La tragédie suscite la pitié et la crainte ; la comédie, le rire et le soulagement.
Qu’est-ce qu’une tragi-comédie ?
Une tragi-comédie est une œuvre qui mêle tragédie et comédie, soit en combinant les tons graves et comiques, soit en menant l’histoire au bord du désastre avant de la tourner vers une fin heureuse. Le Cid de Corneille fut d’abord publié comme tragi-comédie, et Le Conte d’hiver de Shakespeare est souvent décrit ainsi.
Un film peut-il être une tragédie ?
Oui. Beaucoup de films suivent la forme tragique, dont Citizen Kane, Le Parrain, 2e partie, Le Secret de Brokeback Mountain et Requiem for a Dream. Chacun suit un protagoniste que ses propres choix ou défauts mènent à sa perte.