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Art du récit

Catharsis

Aussi appelé purgation des passions · libération émotionnelle

La libération d’émotions fortes, surtout la pitié et la crainte, qu’une histoire accumule puis relâche, laissant le public soulagé ou renouvelé. Aristote en fait l’effet propre de la tragédie.

En pratique

La catharsis est la libération d’émotions fortes qu’une histoire accumule puis relâche. On retient son souffle pendant le dernier acte d’une tragédie, et quand elle s’achève on se sent vidé, et étrangement plus léger. Aristote a nommé cet effet il y a plus de deux mille ans, et les auteurs le recherchent toujours : le mélodrame qui fait pleurer la salle, le film d’horreur qui la laisse rire de soulagement, le film de procès qui se termine sur le verdict que tout le monde avait besoin d’entendre.

Dans un scénario, la catharsis arrive généralement au point culminant ou juste après, et elle agit à deux niveaux. Un personnage peut vivre un moment cathartique : il craque enfin, avoue ou pardonne. Le public a sa propre catharsis, la libération de tout ce que le film lui a fait ressentir. Les deux se produisent souvent ensemble, et c’est pourquoi la scène où un personnage pleure enfin est si souvent celle où le public pleure aussi.

Les erreurs les plus courantes sont de viser la catharsis sans avoir d’abord fait monter la pression, si bien que la grande scène d’émotion paraît imméritée, et d’expliquer le sentiment au lieu de le laisser agir. La catharsis naît d’une tension que le public a portée longtemps. Plus l’histoire le fait attendre et plus la libération coûte aux personnages, plus elle est forte quand elle vient.

La catharsis d’un personnage

Un père et son fils, après l’enterrement

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Un bateau à moitié construit sur des tréteaux. Les outils pendent au mur dans des silhouettes bien nettes. LÉO (30 ans), en costume noir, ponce une planche à gestes réguliers. Son père, WALT (60 ans), encore en cravate d’enterrement, l’observe depuis la porte.

WALT

Elle aurait voulu que tu le finisses.

LÉO

Elle voulait beaucoup de choses.

Léo continue de poncer. Plus vite. La planche se fend. Il la fixe. Puis il jette la ponceuse contre le mur et s’assoit lourdement par terre.

Walt traverse le garage, s’assoit à côté de son fils et le serre contre lui pendant qu’il pleure.

Tout le film aurait mené à ce moment : un fils qui refusait de faire son deuil, un père qui ne savait pas comment l’atteindre. La libération doit venir d’une action, le ponçage qui devient destruction, et non d’une réplique qui annonce le sentiment. Le silence de Walt compte aussi. Personne n’explique le moment, alors le public le ressent avec Léo au lieu de se faire dire ce qu’il signifie.

Ce qu’est la catharsis

La catharsis est la libération d’émotions fortes, surtout la pitié et la crainte, par l’art, de sorte que le public en ressort soulagé ou renouvelé. Le mot vient du grec katharsis, « purification » ou « purgation ». L’adjectif est cathartique : une scène cathartique, des larmes cathartiques.

Aristote emploie le mot dans sa Poétique, écrite vers 330 av. J.-C., au sein de sa définition de la tragédie : celle-ci imite une action grave et, par la pitié et la crainte, opère la purgation de ces émotions. Il n’a jamais expliqué exactement ce qu’il entendait par là, et les spécialistes en débattent encore. Certains y lisent une purgation, évacuer les émotions ; d’autres une purification ; d’autres encore une clarification, le fait de les comprendre.

Aujourd’hui, le mot dépasse largement la tragédie. On qualifie de cathartique toute libération émotionnelle, de bonnes larmes à un concert où l’on chante à pleine voix. En psychologie, la méthode cathartique de Josef Breuer et Sigmund Freud, dans les années 1890, soutenait qu’exprimer des émotions refoulées pouvait soulager des symptômes, une idée qui a façonné l’usage courant du mot.

La catharsis dans la tragédie

Pour Aristote, la force de la tragédie vient de ce que nous voyons tomber un être semblable à nous à cause d’une erreur ou d’une faute (hamartia), non par méchanceté. Nous éprouvons de la pitié parce qu’il ne méritait pas son malheur, et de la crainte parce que cela pourrait nous arriver. La pièce rassemble ces sentiments et, à la fin, les libère.

Œdipe roi de Sophocle est l’exemple classique. Œdipe cherche la cause d’une peste et découvre qu’il est l’homme qu’il cherche : il a tué son père et épousé sa mère. La reconnaissance et le moment où il se crève les yeux sont terribles, mais le public sort du théâtre transformé, pas écrasé. Le roi Lear portant Cordélia morte dans ses bras agit de la même façon. Phèdre, chez Racine, mourant d’un aveu qu’elle n’a pu retenir, en est l’équivalent français.

La catharsis éclaire une énigme de la tragédie : pourquoi paie-t-on pour regarder la souffrance ? Selon Aristote, l’histoire donne une forme et une fin à des émotions douloureuses. La peur et le chagrin, diffus dans la vie, se concentrent, sont éprouvés pleinement puis relâchés, et cela peut ressembler à un soulagement.

Exemples de catharsis au cinéma et en littérature

Dans Will Hunting, Sean répète à Will « Ce n’est pas ta faute » encore et encore, jusqu’à ce que Will, qui a esquivé toutes les approches, s’effondre en larmes. La scène est une catharsis pour le personnage et pour le public, qui l’a vu repousser tout le monde pendant tout le film.

Beaucoup de films de guerre, de sport et de procès culminent dans une catharsis collective : une foule debout, un verdict lu à voix haute, une équipe qui gagne enfin. L’horreur en offre une autre sorte. La peur monte pendant quatre-vingt-dix minutes et, quand le monstre est vaincu, le public rit, crie et se détend en même temps, ce qui explique en partie pourquoi on regarde si souvent les films d’horreur en groupe.

En littérature, la fin du Conte de deux cités de Charles Dickens, où Sydney Carton monte à la guillotine à la place d’un autre, fait pleurer les lecteurs depuis plus d’un siècle. Beloved de Toni Morrison culmine avec la communauté des femmes rassemblées devant la maison pour chasser le fantôme, une libération collective et spirituelle autant que personnelle.

Catharsis, point culminant et dénouement

Le point culminant est un événement de l’intrigue, le moment où le conflit central se décide. La catharsis est un effet émotionnel, la libération que ressent le public. Les deux coïncident souvent, parce que c’est au point culminant que la tension se brise, mais il peut y avoir un point culminant sans catharsis si le public ne s’est jamais impliqué.

Le dénouement suit le point culminant et montre le nouvel état des choses. La catharsis peut s’y prolonger : la scène calme après la bataille, où un personnage dort enfin, peut être celle où le public relâche le souffle qu’il retenait. Une histoire sans dénouement, qui coupe directement au noir, peut refuser la catharsis à dessein et laisser le public troublé.

La catharsis n’est pas non plus une fin heureuse. Les tragédies finissent dans la perte et procurent pourtant une catharsis ; certaines fins heureuses n’en procurent aucune, parce que l’issue n’a jamais fait de doute. Ce qui compte, c’est que l’histoire ait accumulé une vraie pression et l’ait ensuite relâchée.

Comment écrire une catharsis

Faites monter la pression tôt. La catharsis est la libération de quelque chose que le public a porté, alors donnez-lui quelque chose à porter : un deuil que le personnage refuse d’affronter, un secret, une peur qui revient sans cesse. Plantez-le au premier acte et appuyez dessus à chaque acte suivant.

Retardez la libération. Laissez le personnage s’approcher puis reculer, plus d’une fois. La scène où Will s’ouvre presque avant de se moquer de Sean rend l’effondrement final plus fort. Chaque occasion manquée augmente la pression que ressent le public.

Libérez-la par l’action et l’image, pas par l’explication. Le personnage brise ce qu’il construisait, serre contre lui la personne qu’il repoussait ou dit enfin la phrase simple qu’il ne pouvait pas dire. Coupez peu après la libération. Le public a besoin d’un instant pour la ressentir, pas d’un discours qui lui dise ce qu’elle signifiait.

Questions fréquentes

Que signifie catharsis ?

La catharsis désigne la libération d’émotions fortes, surtout par l’art ou l’expérience, qui laisse une personne soulagée ou renouvelée. Le mot vient du grec katharsis, « purification » ou « purgation ».

Qu’est-ce que la catharsis en littérature ?

En littérature, la catharsis est la libération émotionnelle que ressent le lecteur au point culminant ou à la fin d’une histoire, surtout d’une tragédie. Aristote la décrit comme la purgation de la pitié et de la crainte que la tragédie opère chez son public.

Quel est un exemple de catharsis ?

Un exemple classique est la fin d’Œdipe roi, quand Œdipe découvre la vérité et se crève les yeux. Au cinéma, la scène « Ce n’est pas ta faute » de Will Hunting est un moment cathartique célèbre, pour le personnage comme pour le public.

Qui a inventé la notion de catharsis ?

Aristote a introduit la catharsis comme terme désignant l’effet du drame dans sa Poétique, vers 330 av. J.-C. Le mot existait déjà avant lui dans la médecine et la religion grecques, où il signifiait purgation ou purification.

Que veut dire cathartique ?

Cathartique qualifie ce qui procure une libération émotionnelle. Une scène, des larmes ou une conversation cathartiques laissent sortir des émotions accumulées et laissent la personne plus légère ensuite.

La catharsis est-elle la même chose que le point culminant ?

Non. Le point culminant est l’événement décisif de l’intrigue, tandis que la catharsis est la libération émotionnelle que ressent le public ou un personnage. Ils coïncident souvent, mais un point culminant ne produit une catharsis que si l’histoire a d’abord accumulé une vraie pression émotionnelle.

Un personnage peut-il vivre une catharsis ?

Oui. La catharsis d’un personnage est le moment où il laisse enfin sortir une émotion qu’il retenait, comme le chagrin, la culpabilité ou la colère. Elle coïncide souvent avec celle du public, et c’est pourquoi ces scènes sont si fortes.