Enjambement
Aussi appelé vers enjambé
Une phrase ou un groupe de mots se poursuit au-delà de la fin du vers, sans arrêt grammatical. La pensée inachevée entraîne vers le vers suivant.
La barre oblique marque la fin du vers dans ces exemples originaux.
- Arrêt en fin de vers
- J’ai gardé la clé. / La maison n’était plus.
- Enjambement
- J’ai gardé la clé / d’une maison disparue.
En pratique
L’enjambement se produit quand une phrase d’un poème dépasse la fin du vers sans pause et s’achève au vers suivant. La fin du vers offre à l’œil un endroit où s’arrêter, et la syntaxe le refuse. Cette petite tension peut retarder une réponse, laisser flotter un second sens un instant ou porter une pensée sur plusieurs vers d’un seul souffle.
Le mot vient du verbe enjamber, passer par-dessus d’une grande enjambée, et l’anglais l’a emprunté au français sous la forme enjambment. Son contraire est le vers dont la phrase s’achève avec lui, souvent marqué par une ponctuation. La métrique française distingue aussi le rejet, un mot court rejeté au début du vers suivant, et le contre-rejet, un mot qui commence au bout d’un vers une phrase continuée au vers suivant. La plupart des poèmes mêlent ces effets, et leurs alternances règlent le mouvement du poème.
L’enjambement appartient à l’écriture disposée en vers choisis par l’auteur : poésie, théâtre en vers et paroles de chansons. Une phrase qui passe à la ligne parce que l’écran ou la page est étroit n’est pas un enjambement, puisque personne n’a choisi cette coupure. Pour analyser un poème, utilisez une édition qui respecte les fins de vers du poète, car un texte remis en page peut faire disparaître le procédé.
Un enjambement dans une scène où l’on lit un poème
INT. CAFÉ DU CAMPUS - NUIT
Une petite scène, un seul micro. PRIYA (19 ans) déplie une feuille. Ses mains tremblent.
PRIYA
À la gare, j’ai attendu
quelqu’un qui m’a oubliée.
Elle lève les yeux. La salle est silencieuse. Quelqu’un au fond repose une tasse avec beaucoup de précaution.
Le format de paroles garde sur la page la coupure de vers de Priya, si bien que le lecteur la ressent comme le public : « j’ai attendu » appelle un complément, le premier vers reste en suspens jusqu’à ce que le second le fournisse et change des retrouvailles en éloignement. Le silence qui suit, c’est la salle qui rattrape la coupure.
Exemples d’enjambement, vers par vers
Victor Hugo ouvre Hernani (1830) par un enjambement resté célèbre : « Serait-ce déjà lui ? C’est bien à l’escalier / Dérobé. » La barre marque la fin du vers. L’adjectif « dérobé », rejeté au vers suivant, choqua le public classique, qui attendait que le vers et la phrase finissent ensemble, et ce rejet fut l’une des étincelles de la bataille d’Hernani.
En anglais, « The Red Wheelbarrow » de William Carlos Williams découpe son unique phrase en vers minuscules : « so much depends / upon // a red wheel / barrow ». Couper « wheelbarrow », la brouette, entre deux vers oblige à regarder le mot, et l’objet, comme pour la première fois. Ici l’enjambement ralentit la lecture au lieu de l’accélérer.
Les deux vers de Priya, dans la scène ci-dessus, montrent tout ce que décide la seule coupure : « À la gare, j’ai attendu / quelqu’un qui m’a oubliée. » Déplacez maintenant la coupure : « À la gare, j’ai attendu quelqu’un / qui m’a oubliée. » La première version laisse le lecteur en attente du complément du verbe. La seconde semble un instant pleine d’espoir et complète, puis retire cet espoir. Les mêmes mots, un autre ordre de découverte.
Enjambement, fin de vers marquée et césure
Un vers dont la phrase s’achève avec lui finit sur une pause naturelle, généralement marquée par une ponctuation. « J’ai gardé la clé. / La maison n’était plus. » donne à chaque affirmation son vers et son point. « J’ai gardé la clé / d’une maison qui n’était plus. » porte une seule pensée par-delà la coupure. Les faits sont les mêmes ; le rythme et l’accent, non.
La césure est une pause à l’intérieur du vers ; dans l’alexandrin classique, elle le partage en deux hémistiches de six syllabes. L’enjambement concerne le mouvement par-delà la fin du vers. Un poème peut employer les deux à la fois : « J’ai gardé la clé. J’ai attendu / que la serrure reconnaisse ma main. » Le premier vers s’arrête au milieu, puis se prolonge dans le second.
La ponctuation est un indice, pas tout le critère. Demandez-vous si la phrase est grammaticalement complète à la fin du vers. Un poème sans ponctuation peut avoir des vers qui s’achèvent avec leur phrase, et supprimer un point ne crée pas un enjambement significatif si la phrase était déjà finie.
Ce que fait l’enjambement
Retarder. Placez un verbe ou une préposition en fin de vers et gardez son complément pour le vers suivant, pour que le lecteur attende avec le locuteur. Double sens. Laissez le premier vers se lire comme complet dans un sens, puis laissez le suivant le changer. Mise en relief. Placez un mot clé au début du vers, là où l’œil arrive frais après la coupure, comme le fait le rejet.
L’enjambement peut accélérer un poème, parce que le lecteur veut finir la phrase, ou le ralentir, parce qu’une coupure à un endroit inattendu oblige à s’arrêter et à reconsidérer. « L’enjambement rend un poème plus rapide » n’est que la moitié de l’histoire. Décrivez ce qu’une coupure précise vous fait attendre, repenser ou remarquer.
La rime et l’enjambement peuvent tirer en sens contraire de façon utile. La rime marque pour l’oreille la fin du vers pendant que la phrase continue, si bien que le poème a deux rythmes à la fois. Les romantiques et les symbolistes français, de Hugo à Rimbaud et Verlaine, ont multiplié les enjambements dans des vers rimés pour assouplir l’alexandrin.
L’enjambement dans les chansons et les scénarios
Les auteurs de chansons se servent de l’enjambement pour créer du suspense sur une phrase musicale : la mélodie se résout en fin de vers pendant que les mots restent en suspens, et le vers suivant les complète. C’est aussi une manière de ménager une surprise, en laissant l’auditeur supposer une fin avant que le vers suivant en apporte une autre.
Dans un scénario, les poèmes, le texte en vers et les paroles chantées gardent les fins de vers choisies par leur auteur. L’élément paroles de Plot place chaque vers sur sa ligne, si bien qu’un poème lu dans une scène ou une chanson interprétée à l’écran se coupe exactement là où l’auteur l’a décidé. Le dialogue ordinaire s’adapte aux marges et n’a pas de coupures choisies ; il ne peut donc pas enjamber au sens poétique.
Un exercice de coupures de vers en cinq minutes
Écrivez une phrase simple sur un objet que quelqu’un a laissé derrière lui. Faites-en trois versions sans changer les mots : coupez le vers à la fin d’une proposition complète, coupez juste avant un nom révélateur, puis coupez après un mot qui pourrait un instant vouloir dire autre chose. Garder les mots fixes vous laisse entendre ce que fait la coupure à elle seule.
Lisez chaque version à voix haute deux fois : une fois avec une légère pause en fin de vers, une fois d’une traite. Soulignez le mot que chaque coupure met en valeur. Gardez la version dont l’accent correspond au sentiment du locuteur, et écartez toute coupure qui crée une plaisanterie involontaire ou une ambiguïté que le poème ne résout jamais. Ensuite seulement, commencez à retravailler les mots.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’enjambement ?
C’est le procédé par lequel une phrase d’un poème continue au-delà de la fin du vers sans pause et s’achève au vers suivant. Le vers se termine, mais la pensée continue.
Quel est un exemple d’enjambement ?
Hugo, dans Hernani : « C’est bien à l’escalier / Dérobé », où la barre marque la fin du vers. L’adjectif passe au vers suivant sans pause, si bien que la fin du vers n’achève pas la pensée.
Quelle différence entre enjambement, rejet et contre-rejet ?
L’enjambement est le débordement de la phrase sur le vers suivant. Le rejet en est une forme où un élément bref est rejeté au début du vers suivant. Le contre-rejet place un élément bref à la fin d’un vers pour commencer une phrase qui continue au vers suivant.
Quel est le contraire de l’enjambement ?
Un vers dont la phrase s’achève en même temps que lui, généralement avec une ponctuation comme un point, une virgule ou un point-virgule. L’anglais parle d’end-stopped line.
Quelle différence entre enjambement et césure ?
L’enjambement porte une pensée par-delà la fin du vers. La césure est une pause au milieu du vers, comme celle qui coupe l’alexandrin en deux hémistiches. Un même vers peut contenir une césure puis enjamber sur le suivant.
Pourquoi les poètes utilisent-ils l’enjambement ?
Pour régler le rythme et l’accent : retarder un mot, créer un bref double sens, mettre en relief le premier mot du vers suivant ou porter une longue pensée d’un seul souffle.
Peut-il y avoir enjambement dans un poème rimé ?
Oui. La rime marque le son en fin de vers, tandis que l’enjambement concerne la phrase qui traverse cette fin. Un vers peut finir sur un mot qui rime pendant que sa phrase continue.