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Art du récit

Allégorie

Aussi appelé Allegory · allégories

Une histoire dont les personnages, les lieux et les événements représentent autre chose qu’eux-mêmes, si bien que toute l’œuvre porte un second sens, en général moral ou politique. La Ferme des animaux raconte la révolution russe sous la forme d’une révolte dans une ferme.

En pratique

Une allégorie raconte deux histoires à la fois. En surface, des animaux prennent le contrôle d’une ferme ; en dessous, une révolution tourne à la dictature. Chaque personnage principal, chaque lieu et chaque événement du premier niveau représente quelque chose au second, si bien que celui qui voit le motif lit tout un argument sur le pouvoir, la foi ou la société sous la forme d’un conte simple.

Les auteurs se tournent vers l’allégorie quand un sujet est trop vaste, trop abstrait ou trop dangereux pour être abordé de front. Une histoire sur une ville prise dans une chasse aux sorcières peut dire d’une purge politique des choses qu’un récit direct ne pourrait pas dire, et elle continue de les dire quand les événements d’origine sont oubliés. Le cinéma et la télévision font de même : la science-fiction et l’horreur regorgent d’allégories de la guerre, de l’exil, de la maladie et des préjugés.

Les erreurs les plus courantes sont les allégories qui ne fonctionnent que comme un code, les personnages qui sont des étiquettes plutôt que des êtres humains, et les fins qui expliquent le sens caché. Les meilleures allégories tiennent d’abord au niveau littéral : on peut apprécier l’histoire sans savoir ce qu’elle représente, et le savoir la rend plus riche.

Une allégorie en une seule scène

Une voyageuse arrive à un pont à péage

EXT. LE PONT À PÉAGE - AUBE

Une longue file de voyageurs chargés de sacs et de ballots. À la barrière, le GARDIEN (sans âge) écrit dans un registre. Une JEUNE FEMME (20 ans) arrive devant lui avec pour seul bagage une cage à oiseau vide, la porte ouverte.

GARDIEN

Tout le monde paie pour traverser. Que portez-vous ?

JEUNE FEMME

Rien. Il s’est envolé trois villes plus tôt.

GARDIEN

Alors vous paierez avec autre chose. Votre nom.

Elle hésite, puis se penche et le lui murmure. Il l’inscrit. La barrière se lève, et elle traverse sans se retourner.

Au niveau littéral, c’est une fable sur un pont étrange. Lue comme une allégorie, le pont est une frontière, la cage vide tout ce que la voyageuse a déjà perdu, et le prix du passage son nom, l’identité que tant d’immigrés ont dû abandonner. La scène ne dit jamais « immigration » ; le motif fait le travail, et le spectateur qui le voit ressent le prix plus fortement qu’aucun discours ne le lui ferait sentir.

Qu’est-ce qu’une allégorie

Une allégorie est un récit, un poème ou une image dans lequel les personnages, les lieux et les événements représentent des idées, des personnes ou des faits au-delà d’eux-mêmes, de sorte que l’œuvre entière porte un second sens. Le mot vient du grec allēgoría, « dire autrement ». On la décrit souvent comme une métaphore filée : au lieu d’une seule comparaison, c’est tout le récit qui compare.

Les allégories ont en général une portée morale, religieuse, politique ou philosophique. Dans Le Voyage du pèlerin (1678) de John Bunyan, un homme nommé Chrétien va de la Cité de la Destruction à la Cité céleste, en passant par le Bourbier du Découragement et la Foire aux vanités : le voyage est la vie chrétienne, et les noms le disent ouvertement. En France, Le Roman de la Rose, au Moyen Âge, met en scène Bel Accueil, Danger et Raison sur le chemin de l’amour.

Les allégories modernes cachent davantage leur sens. Leurs personnages portent des noms ordinaires, et le second niveau est laissé au lecteur. C’est pourquoi la critique débat de savoir si certaines œuvres sont même des allégories : J. R. R. Tolkien écrivit qu’il détestait « cordialement » l’allégorie et nia que Le Seigneur des anneaux en soit une, même si les lecteurs continuèrent d’y voir les guerres mondiales.

L’allégorie de la caverne

L’allégorie la plus célèbre de la philosophie se trouve au livre VII de La République de Platon. Des prisonniers sont enchaînés toute leur vie au fond d’une caverne, face à une paroi. Derrière eux, un feu projette les ombres d’objets que l’on porte, et les prisonniers prennent ces ombres pour la réalité, parce qu’ils n’ont jamais rien vu d’autre.

Un prisonnier est libéré. Le feu l’éblouit, puis on le traîne jusqu’à la lumière du soleil, où il apprend peu à peu à voir les choses réelles et enfin le soleil lui-même. Quand il redescend pour le raconter aux autres, ses yeux ne voient plus dans l’obscurité, et les prisonniers se moquent de lui en disant que la montée lui a gâté la vue ; Platon suggère qu’ils tueraient quiconque tenterait de les libérer.

Dans la lecture de Platon, la caverne est le monde sensible, les ombres sont l’opinion, la montée est l’éducation et le soleil est l’idée du Bien, la source de la vérité. Pour qui écrit, c’est aussi une forme d’histoire parfaite : un personnage qui découvre la vérité, revient, et que personne ne croit. Des films comme Matrix ou The Truman Show ont été lus comme des réécritures de cette allégorie.

Exemples d’allégorie dans la littérature et au cinéma

La Ferme des animaux (1945) de George Orwell est l’allégorie politique classique. La révolte des animaux contre M. Jones représente la révolution russe, le cochon Napoléon Staline, Boule de Neige Trotski et les chiens la police secrète, et l’image finale de cochons et d’hommes qu’on ne distingue plus dit ce qu’Orwell voulait dire sans un mot de commentaire.

Les Sorcières de Salem (The Crucible, 1953) d’Arthur Miller porte à la scène les procès en sorcellerie de Salem en 1692, mais le public de l’époque y vit une allégorie des auditions anticommunistes du maccarthysme, où une simple accusation pouvait briser une vie. En français, La Peste d’Albert Camus est souvent lue comme une allégorie de l’Occupation, et Sa Majesté des mouches de William Golding comme une allégorie de l’effondrement de la civilisation.

Le cinéma est riche en allégories, surtout le cinéma de genre. District 9 (2009), qui se déroule à Johannesburg, est largement lu comme une allégorie de l’apartheid et des expulsions forcées. L’Invasion des profanateurs de sépultures (1956) a été lu à la fois comme une mise en garde contre le communisme et contre le maccarthysme, ce qui montre combien le sens d’une allégorie peut dépendre de son public.

Allégorie, symbole et métaphore

Un symbole est une image unique qui représente une idée : une colombe pour la paix, une lumière verte pour le désir. Une allégorie est tout un système de symboles qui raconte une seconde histoire, cohérente. Un roman peut employer des symboles sans être une allégorie, mais une allégorie ne fonctionne pas sans eux.

Une métaphore est une comparaison unique dans une phrase (« le monde entier est un théâtre »). Une allégorie étend une comparaison à toute une œuvre, de sorte que chaque partie de l’histoire correspond au sens caché. Les fables et les paraboles sont de courtes allégories porteuses d’une leçon : Le Lièvre et la Tortue de La Fontaine parle de persévérance, la parabole du fils prodigue du pardon.

L’allégorie se distingue aussi de la satire, même si elles travaillent souvent ensemble. La satire se moque de sa cible par l’humour et l’exagération ; l’allégorie déguise sa cible dans une autre histoire. La Ferme des animaux est les deux : une allégorie par sa structure et une satire par son ton.

Comment écrire une allégorie

Commencez par l’histoire, pas par le message. Une allégorie qui n’existe que pour transmettre son sens se lit comme un cours déguisé. Construisez des personnages qui veulent quelque chose et une intrigue qui captiverait le public même si personne ne remarquait le second niveau, puis laissez le sens caché façonner les détails.

Choisissez un monde cohérent et laissez le motif porter le sens. Décidez ce que représentent les éléments principaux et gardez cette correspondance stable pour que le lecteur puisse la suivre, mais résistez à l’envie de transformer chaque détail en indice. Les allégories les plus fortes laissent de la place à plus d’une lecture.

Ne l’expliquez pas. Dès qu’un personnage annonce ce que l’histoire signifie, l’allégorie s’effondre en dissertation. Faites confiance aux images, aux noms et à la fin pour indiquer la direction, et acceptez que certains spectateurs ne voient que l’histoire de surface ; cette histoire doit valoir leur temps.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’une allégorie, en termes simples ?

Une allégorie est une histoire qui porte un second sens caché, où les personnages et les événements représentent des idées ou des faits réels. La Ferme des animaux ressemble à une histoire d’animaux de ferme, mais parle en réalité de la révolution russe.

Quels sont des exemples d’allégorie ?

Parmi les exemples célèbres : l’allégorie de la caverne de Platon, Le Voyage du pèlerin de John Bunyan, La Ferme des animaux de George Orwell, Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller et La Peste d’Albert Camus. Au cinéma, District 9 est largement lu comme une allégorie de l’apartheid.

Qu’est-ce que l’allégorie de la caverne ?

Dans La République de Platon, des prisonniers enchaînés dans une caverne prennent des ombres sur la paroi pour la réalité. L’un s’échappe, voit le monde réel à la lumière du soleil et revient le dire aux autres, qui refusent de le croire. C’est une allégorie de l’éducation et de la recherche de la vérité.

Quelle est la différence entre allégorie et métaphore ?

Une métaphore est une comparaison unique, en général dans une phrase. Une allégorie étend une comparaison à toute une histoire, si bien que chaque personnage et chaque événement important représente autre chose. On appelle souvent l’allégorie une métaphore filée.

Quelle est la différence entre allégorie et symbolisme ?

Le symbolisme emploie des objets ou des images isolés qui représentent des idées, comme la colombe pour la paix. Une allégorie emploie tout un ensemble cohérent de symboles pour raconter une seconde histoire. Une œuvre peut employer des symboles sans être une allégorie.

La Ferme des animaux est-elle une allégorie ?

Oui. La Ferme des animaux est une allégorie de la révolution russe et de l’ascension de Staline. Les cochons Napoléon et Boule de Neige représentent Staline et Trotski, et le retour de la ferme à la tyrannie reflète ce qu’Orwell voyait en Union soviétique.

Pourquoi les auteurs utilisent-ils l’allégorie ?

L’allégorie permet d’explorer de grands sujets ou des sujets dangereux, comme la politique, la religion et la morale, à travers une histoire qu’on peut apprécier pour elle-même. Elle rend un argument mémorable, peut déjouer la censure et garde son sens longtemps après les événements qui l’ont inspirée.